On reçoit un bilan hépatique avec des transaminases au-dessus de la norme, et la première réaction est souvent de penser à un problème de foie. Dans la majorité des cas, c’est une piste pertinente. Mais selon que c’est l’ASAT ou l’ALAT qui grimpe, ou les deux en même temps, le signal envoyé par l’organisme n’est pas le même.
Comprendre la différence entre ASAT et ALAT permet d’éviter des interprétations trop rapides et d’orienter la discussion avec son médecin sur des bases concrètes.
Transaminases élevées : ce que le résultat mesure vraiment
On lit souvent que les transaminases reflètent la « fonction du foie ». C’est un raccourci trompeur. Les transaminases ne mesurent pas le fonctionnement du foie mais une lésion cellulaire. Quand une cellule hépatique (ou musculaire, cardiaque, rénale) est endommagée, elle libère ces enzymes dans le sang. Le dosage capte cette fuite.
Un foie peut fonctionner normalement tout en montrant des transaminases élevées, parce qu’une agression est en cours sans que la capacité globale de l’organe soit encore compromise. À l’inverse, une cirrhose avancée peut présenter des transaminases presque normales, les cellules étant déjà détruites et remplacées par du tissu fibreux.
Cette nuance change la lecture du bilan. On ne cherche pas à savoir si le foie « marche », on cherche à savoir si quelque chose l’abîme, et à quelle vitesse.
ALAT et ASAT : localisation et spécificité de chaque enzyme
L’ALAT (alanine aminotransférase, anciennement SGPT) se concentre principalement dans le cytoplasme des cellules hépatiques. C’est le marqueur le plus spécifique du foie. Quand l’ALAT monte seule ou domine nettement, on s’oriente d’abord vers une atteinte hépatique.
L’ASAT se retrouve dans le foie, mais aussi dans les muscles, le cœur, les reins et le cerveau. Une élévation isolée de l’ASAT n’est donc pas automatiquement hépatique. Un effort physique intense la veille du prélèvement, une myopathie, ou même une hémolyse lors de la prise de sang peuvent fausser le résultat.

En pratique, quand on voit un bilan avec une ASAT prédominante par rapport à l’ALAT, la première question à se poser n’est pas « quel problème de foie ? », mais « est-ce que le contexte musculaire a été écarté ? ». Le dosage de la CK (créatine kinase) permet de trancher : si la CK est normale, l’origine musculaire est peu probable.
Rapport ASAT/ALAT : un indice utile mais pas suffisant
Le rapport entre les deux enzymes donne une orientation, pas un diagnostic. On l’utilise pour affiner l’hypothèse, jamais pour conclure seul.
- Un rapport ASAT/ALAT inférieur à 1 (l’ALAT domine) oriente vers une stéatose hépatique ou une hépatite virale chronique, surtout quand l’élévation reste modérée.
- Un rapport supérieur à 2 évoque une atteinte hépatique liée à l’alcool, en particulier si la GGT (gamma-GT) est elle aussi élevée.
- Un rapport autour de 1 avec des valeurs très hautes (plus de dix fois la normale) fait penser à une hépatite aiguë, toxique ou virale.
Ce rapport doit toujours être croisé avec d’autres marqueurs : GGT, phosphatases alcalines (PAL), bilirubine, plaquettes. Isolé, il peut induire en erreur. Par exemple, un rapport supérieur à 2 chez un sportif qui n’a pas de consommation d’alcool significative peut simplement refléter une libération musculaire d’ASAT.
Stéatose hépatique métabolique (MASLD) : la cause la plus fréquente aujourd’hui
Parmi les causes d’élévation modérée des transaminases, la stéatose hépatique associée à un dysfonctionnement métabolique (désormais appelée MASLD) occupe la première place. Les guides récents la placent devant l’alcool et les hépatites virales dans la population générale consultant en ambulatoire.
La MASLD se caractérise par une accumulation de graisse dans le foie, souvent liée au surpoids, au diabète de type 2 ou à un syndrome métabolique. L’ALAT est généralement plus élevée que l’ASAT dans ce contexte, et l’élévation reste modérée.
Le piège : des transaminases modérément élevées pendant des années, sans symptôme, peuvent masquer une progression vers la fibrose. Le score FIB-4, calculé à partir de l’âge, des plaquettes, de l’ASAT et de l’ALAT, aide à évaluer ce risque de fibrose sans biopsie. On le retrouve de plus en plus dans les recommandations de dépistage.
Bilan hépatique : les réflexes concrets face à des transaminases élevées
Quand on découvre des transaminases au-dessus de la norme sur un bilan sanguin, quelques réflexes pratiques permettent d’avancer avant même le rendez-vous médical.
- Vérifier les circonstances du prélèvement : activité physique intense dans les 24 à 48 heures précédentes, prise de médicaments hépatotoxiques (paracétamol à doses répétées, statines, anti-inflammatoires), consommation d’alcool récente.
- Regarder si c’est l’ALAT ou l’ASAT qui domine, et dans quelle proportion. Un rapport déséquilibré oriente déjà la discussion.
- Repérer les autres marqueurs du bilan : GGT, PAL, bilirubine. Une élévation isolée des transaminases n’a pas la même signification qu’une élévation combinée avec la GGT ou la bilirubine.
- Ne pas paniquer sur un résultat unique. Une élévation modérée (moins de cinq fois la normale) et asymptomatique est fréquente et souvent réversible. Moins de 5 % des patients dans cette situation présentent une maladie hépatique sévère.

Le médecin pourra demander un contrôle à quelques semaines d’intervalle pour voir si l’élévation persiste. Si c’est le cas, des examens complémentaires (sérologies hépatites B et C, bilan martial pour l’hémochromatose, échographie hépatique) viennent préciser le diagnostic.
Un point sur lequel les retours varient : la nécessité d’être strictement à jeun pour le dosage. C’est souhaitable, mais pas toujours obligatoire selon les laboratoires. Mieux vaut vérifier au moment de la prise de rendez-vous.
Retenir la différence entre ASAT et ALAT, c’est déjà comprendre que le même chiffre sur une feuille de résultats peut raconter deux histoires différentes. L’ALAT pointe vers le foie. L’ASAT ouvre un champ plus large. Croiser les deux avec le reste du bilan hépatique reste la seule lecture fiable, et c’est exactement ce que fera le médecin à la lecture des résultats.

